Mieux construire nos bâtiments, nos rues, nos quartiers, nos agglomérations

Le thermomètre et le rapporteur comme boussoles

Par: Bogdana Lupas-Collinet
20 juin 2020

Le-dechene-2014-alexandre hollan« Le Déchêné », grand chêne 2014, acrylique sur papier 57 x 76 cm, Alexandre Hollan, le peintre des arbres. (via Lokko.fr)

Deuxième semaine difficile voire terrible pour certains en moins d’un mois : de nouveaux records de chaleur ont été enregistrés au Québec ces derniers jours. On a chaud. On pense déjà au moment où on pourra dire qu’on a eu chaud.

" Eu chaud ", vraiment ?

Vendredi 19 juin 2020. 

5h30. Percée du soleil sur le mur de la chambre. Déjà 28 degrés.

Arbres en fleurs, beaux jours… Désormais, il faudra aussi conjuguer mai et juin au temps des canicules. Le Québec vit de plus en plus de vagues de chaleur extrême. Deux en moins d’un mois : ça commence fort et tôt cette année.

Quand on sait qu’au Québec, la température pourrait augmenter de 4° entre 2041 et 2070 et jusqu’à 7 degrés d’ici 2100 (Ouranos, 2015), ça me donne des sueurs froides. J’imagine l’effet décuplé sur les îlots de chaleur que nous subissons déjà. La carte interactive de Données Québec démontre qu’aucune zone urbaine québécoise, petits villages ou grandes villes, n’est épargnée par les îlots et archipels de chaleur. Les principaux responsables ? Nous, nos bâtiments et surfaces minéralisées, notre manque de couvert végétal et de points d’eaux de surface....

11h. 30 degrés. Se rafraîchir les idées.

Alors qu’on sait qu’ils rejettent la chaleur aux abords directs du bâtiment en plus de consommer de l’énergie pour leur fabrication et leur fonctionnement, comment résister à la tentation de s’enfermer chez soi toute climatisation en marche ? Je pose l’acte résilient de ne pas en avoir et de privilégier la ventilation naturelle d’un logement qui, par chance, est traversant avec de grandes ouvertures qui donne sur des espaces verts, deux solutions clés pour offrir de la fraîcheur et du confort relatif. Il faut quand même de la volonté pour faire ce choix, car le vent reste très chaud et humide. Les personnes habitant des bâtiments mal conçus, certaines personnes vulnérables, physiquement ou psychologiquement, n’ont pas toujours ce choix. Des résident.e.s des CHSLD n’ont, cette semaine, pas eu le choix... Nous devons tous réaliser que les changements climatiques que nous subissons nécessitent des changements de comportement, d’habitudes et de système.

Depuis mon balcon, à travers les branches d’un amélanchier du Canada, j’entrevois de côté le toit vert d’une copropriété voisine et, en face, le treillis végétalisé sur plusieurs étages de l’exemplaire Coopérative d’habitation L’Esperluette à l’ingénieuse orientation. En appliquant des principes de conception bioclimatique, les concepteurs ont privilégié des méthodes passives de climatisation. “L’immobilier (...) possède un pouvoir transformatif exceptionnel” souligne le magazine Forbes. Développeurs immobiliers : vous construisez aujourd’hui de façon fondatrice et cruciale les habitations durables qui nous permettent de lutter et de nous adapter aux changements climatiques.

15h. 34 degrés. Perte de contrôle ?

Depuis mon balcon, j’aperçois aussi une abeille qui se pose sur des plantes mellifères. Heureuse idée que de les avoir plantées. Cela sera-t-il suffisant ?

Le 22 mai, c’était la Journée internationale de la biodiversité, dont la perte est notre “tueur silencieux” selon les mots de l’ex-secrétaire exécutive du Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique Cristiana Pasca Palmer. Le langage utilisé est sans équivoque : sa disparition menace l’humanité d’une manière plus insidieuse encore que les changements climatiques.

Pour la première fois en 10 ans, les cinq risques les plus importants classés par le Forum économique mondial, tenu en janvier dernier, sont tous des risques environnementaux. La perte de biodiversité en fait partie. On le sait, “ considérant l’impact de l’urbanisation sur l’utilisation du sol, les Villes doivent intégrer de fait la conservation de la biodiversité dans la planification de leur configuration spatiale” (Ferland, 2015). 

19h. 39 degrés. “Nous voici donc à l’heure de la biodiversité”.

Semonce de la docteure Anne Larigauderie de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) qui a rendu en mai 2019 un rapport sans précédent sur le déclin de la biodiversité. Même clairvoyance de l’astrophysicien et renommé professeur Aurélien Barrau qui sensibilisait en février dernier la communauté des médecins sur leur rôle face à cette catastrophe écologique en cours avec une injonction limpide : “il va falloir que nous apprenions très rapidement à faire preuve de sérieux”. 

En février dernier toujours, chez nous au Québec, près de 1250 médecins, autres professionnels de la santé et partenaires, se sont mobilisés pour demander des investissements majeurs récurrents dans le verdissement urbain, “l’équivalent de 1% des investissement annuels en infrastructures publiques, soit environ 170 millions de dollars investis chaque année dans le verdissement de nos villes, nos rues, nos écoles, nos hôpitaux et nos centres de la petite enfance qui permettrait de mieux protéger la santé de la population et, ainsi, de diminuer les coûts en santé”. 

23h59. 180 degrés. Utiliser nos boussoles.

Prévention des maladies, réduction des coûts de santé, restauration de la biodiversité, solutions d’un système alimentaire durable et de proximité, atténuation des effets des changements climatiques : le verdissement des milieux urbains est rentable, tant d’un point de vue économique, sanitaire, social, qu’environnemental. 

Multiplier les corridors verts et nourriciers, investir dans des infrastructures vertes permettent de démultiplier les bénéfices du verdissement, à commencer par apporter un vent de fraîcheur. Par exemple, un arbre mature a un effet refroidissant équivalent à environ 5 climatiseurs fonctionnant 20h par jour ; 100m2 d’espaces verts arborés permettent de rafraîchir l’air de 1°C dans un rayon de 100m : les bénéfices sont bien documentés. Il est plus que temps que la conception bioclimatique, la densification verte et des mesures passives de rafraîchissement deviennent la norme de construction. Municipalités, écoles, professionnels privés, citoyen.ne.s : les outils sont nombreux.

2020 ne doit pas être une éclipse : c’est une année cruciale pour le climat, la  biodiversité, l’humanité. A minuit moins une, à 180 degrés, il est l’heure d’une économie plus résiliente, de nouvelles constructions plus écologiques, d’infrastructures plus vertes, entre autres.


Et après, oui, après seulement avoir changé de cap, on pourra dire qu’on a vraiment eu chaud.

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